Un site naturel remarquable menacé

Publié le par Alain Livory

Le lieu est loin d’être banal. C’est un vaste estuaire où l’océan et un petit fleuve côtier s’allient pour donner vie à un écosystème très riche.

Les oiseaux sont omniprésents dans le havre, plus discrets en période de reproduction, leur nombre, tant en individus qu’en espèces, augmente très sensiblement lors des migrations post et pré-nuptiales. A la mauvaise saison, les vastes étendues de sable, vasières et prés salés sont un vrai havre de paix pour de nombreux hivernants. C’est un site de première importance pour plusieurs espèces de limicoles et d’anatidés. La plus emblématique est sans conteste la bernache cravant à ventre pâle car le havre de Regnéville est le premier site en Europe continentale pour cette sous-espèce. Bien évidemment, les oiseaux ne sont que la partie la plus visible de la diversité biologique du site et les naturalistes ont su, depuis de nombreuses années, mettre en évidence et faire découvrir à tous la richesse faunistique et floristique de ce vaste écosystème.

Un patrimoine à préserver absolument : l'avifaune du havre de Regnéville

Pour tous ceux qui n’ont pas la chance de connaître ce site magnifique, classé depuis 1989 pour sa valeur paysagère, pour ceux qui ne possèdent pas la synthèse sur les vertébrés du havre publiée par Manche-Nature en 2002, je voudrais donner un bref aperçu sur les oiseaux du havre et les menaces directes ou indirectes que le projet fait peser sur eux.

 

Une exceptionnelle diversité

Le havre de Regnéville, que l’on peut aussi appeler estuaire de la Sienne (mais c’est oublier la Soulles !) est un site ornithologique de valeur régionale et même nationale sous certains aspects. Au moins
207 espèces
y ont été observées, alors que la pression d’observation est loin d’atteindre celle de la baie du Mont-St-Michel ou de l’estuaire de l’Orne. Les habitats les plus précieux pour les oiseaux sont ici les vasières (nourriture), les bancs de sable (repos), les prés salés (gagnage, terrain de chasse…), les dunes avec leurs fourrés (nidification) et à un moindre degré les zones humides. Mais surtout ce havre a échappé aux grands aménagements urbains et touristiques et la ville la plus proche, Coutances, est d’une taille modeste. Certes, la proximité des deux stations balnéaires, Hauteville et surtout Coutainville, la conchyliculture, la pêche à pied suscitent une activité humaine importante mais celle-ci demeure d’un niveau encore acceptable pour l’avifaune.

La catégorie la plus sensible au dérangement est celle des
nicheurs. Le plus précieux d’entre eux, le gravelot à collier interrompu (inscrit à l'annexe I de la directive "Oiseaux"), est celui qui souffre le plus de la fréquentation printanière (promeneurs, pêcheurs, chiens, chevaux…). L’érosion des dunes, encore accentuée par la multiplication des cales d’accès, a fait régresser son biotope préféré pour la reproduction, le haut de plage avec son cortège de plantes annuelles. Pour lui, l’allongement constant de la flèche d’Agon est une véritable aubaine, d’autant plus que la présence humaine y est beaucoup plus diffuse que le long de la dune. Autre espèce patrimoniale, le tadorne de Belon
choisit quant à lui de s’établir dans les fourrés et les terriers de lapin. Parmi les oiseaux les moins banals nichant en périphérie du havre, soit sur le haut-schorre, soit dans les mielles, soit dans la lande à ajonc, on peut citer : la tourterelle des bois, le coucou, l’alouette des champs, la bergeronnette printanière, le pipit farlouse, le traquet motteux, le traquet pâtre, la cisticole, la fauvette pitchou, la fauvette babillarde et le bruant des roseaux. D’autres ont quasiment disparu du havre depuis une ou deux décennies mais cette désertion s’explique plus par le déclin général de ces espèces que par l’évolution du site : c’est le cas de la huppe, de la pie-grièche écorcheur et du bruant proyer.

Les hivernants
constituent un cortège d’une richesse inestimable, particulièrement parmi les oiseaux d’eau. Le plus fameux d’entre eux est la bernache cravant. L’originalité du havre est d’accueillir non seulement quelques centaines d’oiseaux d’origine sibérienne (race bernicla) mais aussi un contingent très important d’oies nord-américaines dites « à ventre pâle ». D’abord minoritaire, ce troupeau l’emporte désormais de beaucoup sur les sombres. Mais surtout, le havre de Regnéville est de très loin le premier site d’Europe continentale pour l’hivernage de cette sous-espèce. Ce sont maintenant près de 1000 hrota qui passent ici la mauvaise saison ! Le seuil fixé à plus de 1% de la population connue pour être désigné site Ramsar est dépassé. La bernache cravant à ventre pâle
(espèce non chassable) doit être absolument respectée et à l’abri de toute perturbation majeure.
Le havre de Regnéville est le premier site en Europe continentale pour l’hivernage de la bernache cravant à ventre pâle

Voici pêle-mêle la liste des autres oiseaux d’eau hivernant régulièrement dans le havre qui pour certains a une importance nationale. Les espèces exceptionnelles n’y figurent pas. J’indique entre parenthèses l’effectif moyen de chacune des espèces : plongeon catmarin (quelques-uns côté mer), grèbe huppé (5 à 10), grand cormoran (quelques dizaines), héron cendré (quelques-uns), aigrette garzette (commune, implantation récente), tadorne (50 à 150), canards de surface (tous rares), eiders (centaines surtout côté mer sur les moulières), macreuse noire (centaines, côté mer), harle huppé (une quinzaine), huîtrier-pie (1000 à 3000), grand gravelot (peu commun), pluvier argenté (env. 300), vanneau (500 à 1000), barge rousse (200 à 300), bécasseau sanderling (centaines, en augmentation), bécasseau variable (centaines), chevalier gambette (rare), courlis cendré (100 à 200), tournepierre (dizaines), goélands (argenté, cendré, marin), mouette rieuse, mouette mélanocéphale (dizaines voire centaines, implantation récente).
A cette liste il convient d’ajouter 4 rapaces très réguliers dans le havre : le busard saint-Martin, le faucon pèlerin, le faucon émerillon et le hibou des marais. Ces trois derniers fréquentent souvent le « bout du banc » pour chasser ou se reposer. Deux passereaux enfin hantent parfois les bancs de sable caillouteux de la flèche d’Agon, le bruant des neiges et, exceptionnellement, l’alouette hausse-col. Ces 2 espèces ne comptent en France que très peu d’individus hivernants.

Mais le havre de Regnéville est aussi une
halte migratoire très importante
, aussi bien au printemps qu’à la fin de l’été. C’est pendant ces périodes que les effectifs d’oiseau d’eau sont les plus importants. Pour ces oiseaux, les vasières et les chenaux représentent une source de nourriture vitale. Parmi les plus fidèles à cette étape, nous devons mentionner : le héron cendré (quelques dizaines en août / septembre), la spatule, le canard pilet (février), tous les limicoles mais plus particulièrement le grand gravelot (centaines), tous les sternidés. Le busard des roseaux hante alors les herbus et le balbuzard parcourt les ruets de marée en quête de proies. Le martin-pêcheur préfère l’affût au sommet des bancs de sable.

Les oiseaux en danger !


Pas besoin d’être grand clerc pour évaluer la menace que représente le projet pour l’avifaune : pour rappel, les travaux envisagés sont censés empêcher la pointe d'Agon de s'allonger vers le sud, ils doivent durer 10 ans pour déplacer 300 000 mètres cubes de sédiments sablo-vaseux, soit 20 000 rotations de dumpers à 15 m cube, avec ce que cela entraîne comme incidences sur les habitats et espèces du site.
 
- Dérangement général : il concerne l’ensemble de l’avifaune et ce quelle que soit la période de l’année. Il n’y a pas de période creuse, sans oiseaux, et le havre a pour eux une importance vitale liée à la nourriture, à la tranquillité, à la reproduction. C’est pour cela qu’a été créée une Zone de Protection Spéciale.
- Destruction de zones de grande valeur pour les oiseaux : la pointe d’Agon, où nichent les gravelots, où stationnent de nombreux limicoles, où hivernent le bruant des neiges et le faucon pèlerin, et des bancs de sable reposoirs, d’une importance cruciale pour les oiseaux, notamment en période de chasse.
- Grand danger de diminution des sources de nourriture par destruction directe (bancs d’entéromorphes exploités par les bernaches), multiplication des pistes d’engins, pollution. Il s’agit de zones à production primaire très importante, à la base de toutes les chaînes alimentaires. Moins de diatomées, moins de mollusques, moins de poissons, moins d’oiseaux…
Si certains estiment que cette appréciation est trop personnelle, alors examinons ensemble le contenu de la Directive Oiseaux puisque le havre de Regnéville est une ZPS. Pas moins de 41 espèces observées au moins une fois dans le havre figurent à l’annexe I qui concerne les « espèces faisant l’objet de mesures de conservation spéciale concernant leur habitat, afin d’assurer leur survie et leur reproduction dans leur aire de distribution ». Soyons objectifs : sur ces 41 espèces, 22 sont ou bien disparues du site, exceptionnelles ou ne sont contactées qu’en survol migratoire. Mais sur les 19 restantes, 16 espèces sont directement menacées par le projet car elles se nourrissent sur le site en migration ou en hiver et elles s’y reposent. Pour les raisons exposées plus haut, les travaux auraient un impact négatif, voire désastreux, pour ces espèces :

Aigrette garzette

Balbuzard pêcheur

Barge rousse

Faucon émerillon

Faucon pèlerin

Gravelot à collier interrompu

Grèbe esclavon

Guifette noire

Hibou des marais

Martin-pêcheur

Mouette mélanocéphale

Plongeon catmarin

Spatule

Sterne caugek

Sterne naine

Sterne pierregarin


D'un point de vue strictement ornithologique, ce projet est totalement inadmissible tant sur le plan de la préservation de la biodiversité que sur le plan du respect des lois et réglementations.

Alain Livory

 

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Peter Stallegger 11/03/2007 10:11

Le gravelot à collier interrompu fait également partie, depuis le 1er mai 2004, des espèces inscrites à l'annexe 1 de la directive oiseaux.
Peter Stallegger

Kriss 27/02/2007 13:29

J'ai reçu l'info par le biais de mon news groupe. Il est inadmissible qu'un site protégé, et qui plus est à plusieurs titres, soit ainsi menacé...
Je trouve ça lamentable et j'espère vivement que la levée de boucliers portera ses fruits.
Si tu veux faire un article d'une page ou deux, je peux l'héberger sur mon site.
Kriss

Peter Stallegger 12/02/2007 10:28

Pour compléter, le nom officiel de la ZPS est "Havre de la Sienne", voir sur
http://natura2000.ecologie.gouv.fr/sites/FR2512003.html
et celui du site Natura 2000 en application de la Directive Habitats "Littoral ouest du Cotentin de Bréhal à Pirou", voir sur
http://natura2000.ecologie.gouv.fr/sites/FR2512003.html
Peter Stallegger