Lettre d'Alain Livory à l'E.P.

Publié le par Alain Livory

Objet : Enquête publique havre de Regnéville - Le 12 novembre 2006

 

Monsieur le commissaire-enquêteur,

 

A l’examen, d’abord un survol rapide, du dossier consultable en mairie, la première remarque qui m’est venue à l’esprit est la suivante : comment est-il possible qu’en France, en 2006, un projet aussi perturbant, et pour tout dire aussi destructeur, dans un site prestigieux bénéficiant d’une multitude de protections et reconnaissances scientifiques, parvienne jusqu’au stade de l’enquête publique ? Car enfin, un seul de ces statuts devrait suffire à empêcher toute intervention majeure dans ce havre.  Je pense que d’autres associations développeront davantage ces aspects réglementaires et juridiques mais j’aimerais énumérer les protections qui s’appliquent à l’ensemble du site en commençant par les textes locaux et en terminant par les plus généraux.

 

- Le zonage IIND du PLU de la commune d’Agon s’applique à une grande partie de la pointe d’Agon et a fortiori à la flèche sableuse qui la termine au sud. Comme vous le savez, il s’agit de « zones naturelles de protection des sites et paysages remarquables » qui doivent donc rester à l’écart de tout aménagement et ne subir aucun remaniement.

 

- Au niveau départemental, une vaste superficie de la pointe d’Agon (285 ha) et de la pointe de Montmartin (140 ha) a été retenue par le Conseil Général dans le schéma des espaces naturels sensibles (ENS), qui ont pour vocation d’être préservés tout en restant accessibles au public.

 

- La loi Littoral, d’application nationale, a pour but de protéger strictement la façade maritime proprement dite et les habitats les plus remarquables qui lui sont associés. Pas de doute : nous sommes au cœur du sujet !

 

- Les terrains acquis par le Conservatoire du Littoral ont même vocation à être définitivement sauvegardés. Or cet organisme est propriétaire de l’extrémité de la pointe d’Agon.

 

- Les zones d’intérêt écologique floristique et faunistique (ZNIEFF) ont été identifiées pour leur richesse naturelle. Or l’ensemble du site est en ZNIEFF de type 2 (“grands ensembles naturels riches et peu modifiés ou qui offrent des potentialités importantes”) et  une grande partie du havre est en ZNIEFF de type I, c’est-à-dire un secteur « caractérisé par la présence d’espèces ou de milieux rares, remarquables ou caractéristiques du patrimoine naturel régional ou national ». Bien que ce zonage n’ait pas valeur légale, tout projet respectueux du patrimoine doit tenir compte de cette reconnaissance scientifique.

 

- Une vaste superficie du havre de Regnéville est site classé depuis 1989. Cette loi de 1930 organise la protection des sites ayant valeur pittoresque, historique, artistique, scientifique. Ils ne peuvent être modifiés que sur autorisation spéciale du préfet ou du ministre.

 

- Connu depuis plus de trente ans pour sa grande valeur ornithologique, le havre de Regnéville, d’abord classé ZICO (zone importante pour la conservation des oiseaux) est passé en janvier 2006 au niveau supérieur de ZPS (zone de protection spéciale), site NATURA 2000 en application de la Directive Oiseaux. L’Etat s’engage donc au niveau international à préserver ces zones ornithologiques exceptionnelles (baie du Mt-St-Michel, baie des Veys…), afin d’éviter notamment toute perturbation du milieu susceptible de porter atteinte aux populations d’oiseaux.

 

- Enfin, au niveau international également, le havre de Regnéville est un Site d’Importance Communautaire (SIC) appartenant au réseau Natura 2000 en application de la Directive Habitats. La France s’engage à sauvegarder les habitats naturels et espèces définis dans les annexes 1 et 2 de cette Directive, tels que les dunes ou les prés salés. Tout projet risquant de menacer ces habitats doit produire une étude évaluant ces risques avec précision.

 

- Ajoutons enfin que le site abrite un grand nombre d’espèces protégées au niveau national, régional ou départemental ainsi que des espèces rares inscrites à diverses listes rouges.

 

Je n’ai pas eu le sentiment, Monsieur le commissaire-enquêteur, que l’ensemble de ces protections ou contraintes réglementaires ait été clairement exposé dans le dossier. En particulier, le statut Natura 2000 est évoqué en termes si laconiques que le lecteur ne saurait en aucun cas en mesurer la portée. Sauf erreur de ma part, on ne trouve nulle part le périmètre exact acquis par le Conservatoire du Littoral. Mais il y a plus grave : les deux études d’impact datant respectivement de 2002 et 2004 ne font pas état, et pour cause, d’une protection très forte intervenue en janvier 2006 : la ZPS. Il me semble évident que les commanditaires de ce projet auraient dû ajouter une pièce complémentaire faisant état de ce nouveau statut, et notamment le dossier d’évaluation des incidences du projet sur les espèces d’oiseaux relevant de l’annexe 1 de la Directive Oiseaux. Quoi qu’il en soit, je suis surpris, le mot est faible, qu’un tel projet ait pu voir le jour dans un tel contexte environnemental et consterné qu’il ait obtenu l’aval, du moins sur certains points, de hautes autorités ou services officiels.

 

Aspects naturalistes

 

Comme vous pouvez l’imaginer, ce n’est pas un hasard si le havre de Regnéville jouit d’un tel panel de protections : c’est qu’il recèle d’extraordinaires richesses naturalistes et paysagères. Il faut d’abord que vous sachiez que les grands estuaires de la côte Ouest du Cotentin bordés de vastes superficies d’herbus constituent un patrimoine naturel unique en France. C’est le trésor paysager de notre département et, parmi les sept havres qui s’ouvrent entre le cap de Carteret et le roc de Granville, le havre de Regnéville est de loin le plus riche, le plus vaste, le mieux préservé de l’urbanisation. Je m’attendais donc à ce que l’étude d’impact de 2002 expose avec clarté les principaux atouts naturalistes de ce havre, non seulement des zones concernées par le projet mais aussi des zones continentales périphériques auxquelles ces travaux risquaient de porter atteinte.

 

Car comment imaginer que des travaux d’une telle ampleur et d’une telle durée dans le havre proprement dit et aux abords immédiats des milieux dunaires soient sans conséquence sur les biocénoses ? Au minimum, j’espérais une étude détaillée de la flèche sableuse de la pointe d’Agon, et ce d’autant plus qu’une grande partie de cette flèche doit être arasée ! Certes, il est bien écrit que « la partie végétalisée de la flèche ne sera pas touchée par les extractions » mais les limites de cette zone ont été levées en mars 2001. Depuis cette date, bientôt 6 ans et sans tempête majeure, je puis vous assurer que la pointe d’Agon a gagné beaucoup de terrain et que cette dune mobile a largement commencé de se végétaliser !

 

Or première surprise : l’étude a été confiée à un groupe de recherche spécialisé sur les environnements sédimentaires, certes reconnu pour sa compétence en la matière, mais peu versé dans l’étude du vivant. Ce volumineux dossier expose avec force documents les raisons d’intervenir sur ce havre, les modalités des travaux et leur impact sur l’environnement.  Mais je suis choqué qu’il s’exprime systématiquement au futur comme si le principe de ces travaux était déjà chose acquise alors qu’il est soumis à l’approbation du public ! Le résultat prévu en reste d’ailleurs très incertain malgré le coût exorbitant de l’opération. Comment en effet ne pas le mettre en doute puisque l’épi rocheux construit voilà quelques années sur le conseil des mêmes spécialistes a eu des conséquences à peu près opposées à celles que l’on escomptait !

 

Mais je suis donc navré que cette première étude d’impact accorde aussi peu de place à la flore et à la faune de l’estran et des milieux dunaires périphériques.  Le milieu intertidal fait l’objet d’un bref résumé de quelques pages, d’ailleurs acceptable malgré quelques erreurs. Quant aux  biocénoses dunaires, comme si elles n’étaient nullement menacées par le projet, elles sont évacuées en une page et demie. L’étude de la flore est indigente et parsemée d’erreurs ou de bizarreries indiquant une connaissance très approximative du site. Quelques exemples :

 

- Une quinzaine de plantes citées où l’on mélange allègrement celles de la dune mobile, celles de la dune fixée et des rudérales, sur un site qui en compte entre 400 et 500. Des plantes très significatives de la dune vive –qui semble être le sujet ici ?- n’apparaissent pas telles qu’ Euphorbia paralias ou Calystegia soldanella

 

- Inversement on trouve dans la liste des espèces comme Dianthus gallicus, jamais observé sur le site (sauf 2 pieds à proximité du Passous aujourd’hui disparus sous l’urbanisation), Crambe maritima (que je n’ai jamais vu en 30 ans à la pointe d’Agon mais seulement dans les enrochements de Coutainville) ou Centaurea aspera, malheureusement éteinte depuis une dizaine d’années.

 

- On cite curieusement quelques espèces de la dune fixée comme Erodium maritimum, à peu près inconnue de la côte des estuaires, alors que le site accueille un grand nombre de raretés, totalement ignorées, sur cet habitat floristiquement très riche…

 

- L’auteur semble faire grand cas, Dieu sait pourquoi, de la pointe de Montmartin qui est à mon avis dans un état lamentable : pistes d’accès empierrées, érosion intense, piétinement, détritus divers, nombreuses plantes rudérales…Parmi elles on mentionne d’ailleurs Sonchus arvensis qui n’est ni rare ni représentative de l’habitat.

 

- Le Tragopogon dubius, « grand salsifis »  ou « salsifis douteux » figure à ce catalogue hétéroclite : douteux il l’est en effet car à ma connaissance il n’a été signalé qu’une fois dans la Manche, à Barneville-Carteret. En revanche les deux autres Tragopogon, pratensis et porrifolius existent bien à la pointe d’Agon.

 

- Hippophae est orthographié à tort Hyppophae.

 

La faune dunaire se résout quant à elle à 7 invertébrés et 9 vertébrés, bien que l’auteur annonce « de nombreuses espèces rares et remarquables ». Chez les vertébrés on nous promet notamment « une grande variété de mammifères, des reptiles, des batraciens ». Et de citer le crapaud calamite (Bufo calamita) qui, aux dires de l’étude, « fréquente en nombre la mare infradunaire [laquelle ?] de la pointe d’Agon (lieu de ponte), notamment en période de reproduction ». Je suis très surpris de voir figurer cette espèce que je n’ai jamais contactée sur ce site en plus de 20 ans de prospection alors que l’on ne mentionne pas le rare pélodyte ponctué ou l’étonnant triton crêté (annexe II de la Directive Habitats) qui eux sont bien présents sur le site, et depuis fort longtemps !

 

De même une liste d’oiseaux nicheurs est énumérée, pour lesquels les dunes servent, comme il est dit, « de refuge ».  Or parmi les élus, la pie-grièche écorcheur n’a pas été revue depuis plus de 20 ans, la huppe a disparu en 1994 et personne n’a jamais vraiment prouvé la reproduction du traquet motteux. Nous avons en revanche la fauvette pitchou ou le hibou moyen-duc, et j’en passe… La suite est du même acabit (Charandrius pour Charadrius, citation de la bernache à ventre sombre mais non de celle à ventre pâle, véritable symbole du site etc.). Quant aux 7 invertébrés mentionnés, ce sont effectivement des espèces rares mais ce choix parmi les dizaines d’espèces remarquables de ce site apparaît tellement arbitraire que je préfère ne pas m’y attarder !

 

Bien sûr, on ne peut pas embrasser tous les savoirs. Mais dans un dossier d’une telle importance, il me semble qu’un bureau d’étude consciencieux composé d’ingénieurs géomorphologues aurait dû sous-traiter la partie faune et flore plutôt que d’accumuler les erreurs et les approximations.

 

Mais heureusement, le site du havre de Regnéville faisant désormais partie du réseau européen Natura 2000, une étude d’incidence sur les habitats décrits par la directive s’avérait nécessaire, et là sans aucun doute, les lacunes de l’étude de 2002 seraient comblées, les erreurs rectifiées. Cette fois, le travail est confié au Gemel Basse-Normandie, dont l’adresse (Station marine de l’Université de Caen) laisse augurer de meilleures compétences naturalistes. Mais là encore grande est ma déception…

 

L’étude commence par dresser la liste des habitats littoraux concernés par le projet, tels qu’ils sont répertoriés par la Directive et selon la typologie Corine. Dans l’introduction les auteurs précisent que « les espèces indicatrices des habitats seront énumérées ainsi que les espèces protégées et inventoriées au cours de l’étude ». Sur le site donc. Or quand on tourne les pages, on lit bien la description générale des habitats (les laisses de mer, les dunes embryonnaires, les dunes mobiles, les dunes fixées…) telle qu’on la trouve dans les manuels d’interprétation, mais quasiment aucune plante réellement observée sur le site. A ce stade de la lecture, je me suis un instant demandé si ces « botanistes » avaient réellement fait le déplacement. Quelques citations cependant : l’élyme des sables (pp15 et 16), le panicaut des dunes (p16), le chiendent piquant (p20, avec 3 synonymes s’il vous plaît), l’arroche hastée (p20), la spartine (p23) et, en rouge, le Limonium auriculae-ursifolium (p27).

 

 A cet endroit, on apprend que l’habitat (contact haut-schorre-dune) « a une très grande valeur patrimoniale en raison de sa très grande rareté »… Bien, mais on aurait aimé quelques arguments ! Or ce Limonium, certes rare, est cependant présent sur toute la côte des estuaires. En revanche, si les auteurs avaient examiné de plus près cet habitat, ils n’auraient pas manqué de découvrir les magnifiques stations de Frankenia laevis, pourtant mentionné dans les espèces indicatrices, plante protégée au niveau régional, et peut-être de la rarissime Hymenolobus procumbens, non moins protégée, dont c’est exactement la niche écologique.

 

Suit une étude beaucoup plus sérieuse sur la petite faune estuarienne au sujet de laquelle je n’ai pas de critique majeure à formuler. Il est dommage cependant de ne pas préciser l’appartenance zoologique des espèces dans les tableaux, que seul un bon naturaliste peut reconstituer. On trouve pêle-mêle en effet des annélides, des mollusques bivalves, des amphipodes, des isopodes… Mais le texte, il est vrai, nous éclaire à ce sujet.

 

La page 49 sautant directement aux oiseaux, je constate qu’aucune partie ne traite des poissons, sauf indirectement. Dans un havre tout de même ! Les estuaires sont  pourtant bien connus pour leur richesse piscicole : ils sont tout à la fois une zone de nourrissage, de transit pour les migrateurs, et surtout de nurserie pour les jeunes individus. On eût aimé qu’un projet aussi « gigantesque », comme l’écrit la presse, prenne en compte ce groupe directement touché. Pas la moindre liste commentée, ni dans l’étude de 2002, ni dans celle de 2004 ! Juste une phrase sur le risque de destruction des zones d’alimentation. C’est une nouvelle lacune, et non des moindres, de cette étude d’impact. D’ailleurs parmi les vertébrés, on ne trouvera pas davantage mention de mammifères alors que deux espèces marines, le phoque veau-marin et le dauphin souffleur, fréquentent régulièrement le havre.

 

Les oiseaux en revanche occupent une place importante dans l’étude du Gemel. C’est traditionnellement l’ensemble le mieux étudié. Et puisque mon nom apparaît à la p49, je dois ici exprimer une grave faiblesse de cette étude. Bien sûr, j’ai écrit en 1989 un fascicule sur le flore et la faune du havre de Regnéville, diffusé par le Groupe Ornithologique Normand. Il était à l’époque aussi complet que possible. Mais en 2000 et en 2002, l’association Manche-Nature a publié les deux premiers volets d’une étude beaucoup plus ambitieuse sur la flore et la faune du havre de Regnéville (respectivement 44 pages et 118 pages) dans lesquels sont traités la flore vasculaire et l’ensemble des vertébrés (poissons, amphibiens, reptiles, oiseaux et mammifères). Ces ouvrages, qui font la synthèse de trente ans de recherches, sont disponibles auprès de Manche-Nature et ils ont été largement diffusés. Il est impensable qu’un bureau d’études puisse être passé à côté ! C’est un manque de professionnalisme grossier. Quand on a en charge l’étude d’un site, l’opération initiale est de rassembler les documents publiés à son sujet, de contacter les personnes-ressource et les associations scientifiques. D’ailleurs si le Gemel avait pris la peine de contacter Manche-Nature, il aurait mis la main par la même occasion sur une foule d’articles concernant directement la faune du havre, les crustacés, les orthoptères, les bousiers etc.

 

Dans ces conditions, et malgré la part importante (30 pages) accordée à l’avifaune, il ne serait pas difficile de mettre en évidence les lacunes de cette étude ornithologique. Etudier l’hivernage sur une saison (2004) alors que d’autres le font depuis 30 ans, c’est dérisoire… Et bien sûr certaines espèces occasionnelles comme l’avocette ou le pluvier doré n’ont pas été observées par les auteurs. En revanche, l’absence de contact avec le faucon pèlerin traduit pour moi un manque de prospection évident car ce rapace est présent chaque année depuis 1990 au moins. Tous les autres exemples iraient dans le même sens et ce serait alourdir inutilement cette critique déjà longue que de les multiplier. Je vous renvoie donc aux deux « Dossiers de Manche-Nature » que j’ai rédigés en 2000 et 2002 avec la collaboration des naturalistes de l’association, en particulier Roselyne Coulomb, Alain Typlot et Philippe Sagot.

 

Un « oubli » de taille pour finir : les invertébrés terrestres. En effet, quelle que soit l’importance des oiseaux dans notre faune, il ne faut pas oublier qu’ils ne représentent qu’une très faible part de la diversité spécifique : moins de 1% par exemple selon une étude récente en Allemagne. En somme, en dehors de l’étude de bonne qualité sur la faune intertidale réalisée par Sylvand et Hacquebart, les 9/10 de la faune sont passés sous silence ! Comment est-il possible d’ignorer un tel pan de la richesse naturelle sur un site littoral de cette importance ? Car, encore une fois, ce ne sont pas seulement des bancs de sable qui seraient touchés mais toute la flèche d’Agon végétalisée depuis 2001, et je ne parle pas des voies d’accès aux chantiers dont les conséquences seraient catastrophiques pour cette microfaune.

 

Or ces habitats littoraux dont l’étude souligne à juste titre l’intérêt immense abritent une foule de petites bêtes très spécialisées et adaptées à ces milieux extrêmes (salinité, substrat sableux, vent, sècheresse…). A ce jour, j’ai identifié environ 900 invertébrés dans le havre de Regnéville. Beaucoup de ces espèces ont une distribution strictement côtière. Trois exemples au hasard parmi des dizaines d’autres : le petit isopode Armadillidium album, le grand carabidé Broscus cephalotes et la cicindèle Cicindela trisignata. Voilà trois invertébrés que vous chercherez en vain en dehors des côtes sableuses. Pour ces animaux l’érosion du cordon dunaire sur toute la côte est très préoccupant car c’est leur biotope qui disparaît. L’allongement de la pointe d’Agon est une véritable aubaine pour eux (de même d’ailleurs que pour le gravelot à collier interrompu longuement évoqué dans l’étude). Le « bout du banc », comme on l’appelle ici, est donc un véritable sanctuaire d’espèces rares et littorales. Son arasement serait véritablement criminel.

 

Après cette longue critique de l’évaluation de la flore et de la faune, je n’ai pas très envie de rentrer dans le détail des modalités et du calendrier d’éventuels travaux. Ce serait déjà en admettre la possibilité ! Mais il me semble que les conclusions de l’étude de 2004, quelles que soient ses faiblesses, sont relativement claires. Je lis par exemple parmi les perturbations envisagées : « le développement de la pollution aux métaux lourds, la destruction de zones d’alimentation de poissons et des limicoles, la destruction ou dégradation des habitats observés ». Je rappelle au passage (mais ce fait est bien mis en valeur dans l’étude) que 10 habitats d’intérêt communautaire (européen donc) sont concernés parmi lesquels 4 sont qualifiés de prioritaires par la Directive.

 

De même, le Gemel considère qu’il n’est pas pensable d’effectuer des travaux pendant la période d’hivernage de la bernache à ventre pâle, dont le havre de Regnéville est le principal site d’hivernage en Europe de l’Ouest, c’est-à-dire entre la mi-octobre et la mi-mars. Mais à cette époque arrive le gravelot à collier interrompu, espèce nicheuse fragile entre toutes, disparue de plusieurs pays, et là encore, selon le Gemel, « il serait souhaitable de ne pas perturber la pointe d’Agon » jusqu’au mois de juillet. Selon l’étude, les trois mois d’été seraient donc « les moins défavorables pour l’avifaune ». Personnellement, je dirais que c’est en août et en septembre que les oiseaux sont les plus nombreux. C’est vraiment le pic de la migration, le temps des grands rassemblements de limicoles, des haltes migratoires d’oiseaux rares, du balbuzard ou des spatules. En somme, quand bien même il n’y aurait que des oiseaux dans ce havre, le projet serait totalement incompatible avec leur sauvegarde et avec l’existence d’une Zone de Protection Spéciale.

 

Dans ces études, Monsieur le commissaire-enquêteur, je ne me souviens pas avoir lu le mot « biodiversité ». Non seulement les promoteurs de ce projet paraissent ignorer les nombreux textes législatifs nationaux et européens qui protègent le site et interdisent à l’évidence ces chantiers destructeurs, mais ils n’ont même pas conscience que de tels travaux mettraient en péril la biodiversité alors qu’il ne se passe guère de jour sans que l’on évoque de par le monde la dramatique disparition des espèces vivantes. Et ce ne sont pas seulement les biologistes qui tiennent ce discours alarmant mais les responsables politiques. « Nous devons enrayer d’urgence les pertes de biodiversité » ne cesse de clamer Jacques Chirac !

 

Si encore existait une raison majeure d’intérêt national d’entreprendre de tels travaux… mais non, rien de tel, il s’agit seulement d’enrayer l’érosion de la côte et d’améliorer la navigation. A-t-on le droit de massacrer un site naturel pendant des décennies et d’engager des sommes pharaoniques pour des travaux qui n’ont pour but que de ralentir le recul du trait de côte ? De plus, non seulement les résultats ne sont pas garantis, mais il est même certain que personne n’empêchera la mer de gagner du terrain. Ce mouvement « naturel » (je mets ici des guillemets car chacun sait la responsabilité de l’homme dans le réchauffement climatique) est inéluctable. Laissons donc la côte évoluer au rythme des marées et des tempêtes sans la défigurer par des digues et des enrochements ni la bouleverser par des creusements artificiels de chenaux, du moins tant qu’aucune zone urbanisée n’est directement menacée.

 

Monsieur le commissaire-enquêteur, pour toutes ces raisons, je vous demande de donner un avis défavorable catégorique à ce projet véritablement indigne qui fait fi des lois et de la préservation de notre patrimoine.

 

Alain LIVORY

 

Riverain du havre
Expert naturaliste, Licencié d’histoire et de géographie,
Auteur (ou co-auteur) de plus de 180 ouvrages, rapports, articles, expertises, plans de gestion…relatifs au milieu naturel de Basse-Normandie.

 

Publié dans Annexes

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