Lettre de J-P Peltier à E.P.

Publié le par J-P Peltier

Observations sur le dossier des enquêtes publiques sur le projet relatif à l’élargissement et  au déplacement du chenal de la passe d’entrée du havre de Regnéville et à la protection du littoral d’Hauteville sur Mer

Avant d’exposer les raisons pour lesquelles je suis opposé à ce projet de travaux, je tiens à faire deux remarques :

 

a – Sur cette procédure d’enquête publique  nécessaire, mais non suffisante.

En effet, un projet d’une telle ampleur, aux si lourdes conséquences irréversibles sur l’environnement et le cadre de vie local devrait d’abord être expliqué, en séance publique, au cours de laquelle les différents points de vue pourraient être exprimés et confrontés (ex, le débat en cours sur le projet du Port de Granville).

Les dispositions de la Commission Nationale du Débat Public (conformes aux directives européennes de la Convention d’Aarhus) ne prévoient-elles pas des dispositifs plus complets que la seule enquête publique (concertation  recommandée ou préconisation de débat local).

Sous la forme actuelle, si tous les citoyens peuvent aller consulter les dossiers, seule une infime minorité peut réellement en prendre connaissance, lire et essayer de comprendre les quelques 400 pages techniques des études d’impact, analyser les documents et plans non techniques ; en décrypter la signification, y démêler redondances et recoupements, savoir en faire une synthèse et être à même de formuler un jugement pertinent.

Demandez à un plaisancier dont le corps-mort est dans le dernier méandre près de la digue basse, s’il est d’accord pour qu’on désensable la sortie du havre : la réponse est évidente.

Mais si vous lui expliquez aussi combien cela coûtera, que son mouillage ira ailleurs, que même le chemin à partir du D73 lui sera fermé dans un  environnement totalement changé :

la réponse sera peut être plus nuancée.

Si la forme légale de cette consultation est évidemment respectée, il ne s’agit là que d’un semblant de démocratie.

b – Sur les coûts très (trop) élevé de ces travaux

Ils ne sont d’ailleurs pas ici explicités avec la rigueur et la clarté nécessaires. La plus grande part en reste à la charge de la collectivité ; et sont-ils réellement d’utilité publique ? Dès lors qu’il s’agit de protéger des implantations menacées par des phénomènes naturels d’érosion connus depuis fort longtemps et qu’on a laissé souvent s’installer au profit d’intérêts particuliers.

A une époque où les économies sont indispensables sur tous les fronts, un projet moins coûteux pourrait libérer des ressources affectables à la couverture de besoins éducatifs, sociaux ou de santé par ex. pour ne citer que ceux là.

 

Mon opposition au projet repose sur les éléments suivants :

1 - Une solution technique unique

Les deux études d’impact présentées sont d’un très haut niveau ; à l’image de celui des équipes du GRESARC dont on connaît la compétence scientifique et technique. Le diagnostic sur l’état actuel des lieux est parfaitement établi ainsi que son évolution prévisible.

Je regrette cependant que tout l’ensemble des travaux projetés ne repose que sur la seule approche enrochements / rechargements par prélèvements de surface ; et que cette voie requiert des travaux très lourds et coûteux - d’ailleurs sans garantie de résultats - ni exempts de risques d’effets secondaires indésirables. Il est vrai que ce seront nos successeurs qui auront à les résoudre…

Les deux opérations, objets de deux études d’impact distinctes -  Hauteville et estuaire de la Sienne - s’emboîtent et s’enchaînent en se justifiant mutuellement.

Nulle part (si j’ai su lire et comprendre la totalité des documents) il n’est évoqué d’autres techniques existantes ; ne serait ce que pour les réfuter avec un argumentaire comparatif. Des solutions – bien plus douces et peut-être moins onéreuses – ne sont pas nouvelles et utilisées sur de nombreux sites métropolitains en Bretagne, Méditerranée et Outremer.

Les boudins de sable (de  type Stabiplage par ex. et sans vouloir faire de pub) font leurs preuves en protections longitudinales et transversales. Elles sont connues des organismes spécialisés comme RGGC (géosciences marines et génie côtier), RFRC (réseau français de recherche côtière) , CETMEF (centre d’études maritimes et fluviales). Forcément connues aussi des auteurs de l’étude, pourquoi ces possibilités ne sont-elles pas évoquées du tout ?

Aucune autre voie n’est explorée, comme celle qu’avançait le Prof. R. Paskoff*en suggérant un raccourcissement substantiel de la digue basse pour élargir la passe, et ainsi rendre au havre une plus grande dynamique, aidant ainsi une rechenalisation qui montrerait peut-être une tendance à s’amorcer naturellement (?)

Cette idée n’est-elle pas à étudier, en l’accompagnant (voire en la faisant précéder) de mise en place et restaurations de levées de terre ou petites digues destinées à protéger les zones basses, abritées des attaques directes des vagues, contre les submersions temporaires ; lors des surcotes.

En ce qui concerne les rechargements : les sources de matériaux envisagés ne se trouvent que dans le havre, les possibilités d’extractions au large (par fonds supérieurs à 10 m.) ne sont pas évoquées du tout.

Sans connaître les raisons du silence sur les autres techniques, on ne peut que s’en étonner.

Le débat se trouve ainsi enfermé dans une solution unique : faire les travaux tels que prévus ou rien, en laissant évoluer les facteurs comme ils voudront ; c’est une sorte d’ultimatum..

*    En 2004, les Professeurs Roland Paskoff et Fernand Verger, membres du Conseil Scientifique du Conservatoire du Littoral , avaient à la suite d’une expertise du site, commenté les actions proposées dans l’étude d’impact du GRESARC de 2001 :
arasement de la Pte d’Agon :                               inacceptable
construction d’un épi à la Pte d’Agon  :                irrecevable
extractions sur les bancs proches de la Pte :         à ne pas autoriser
creusement de chenal dans l’axe de l’ouverture : recommandé
comblement du méandre :                                   préconisé

 

Il y a trop d’incertitudes (ou de flou) dans le programme

2 -  Incertitudes sur les tranches de travaux (volumes à mobiliser)

La  lecture des différents documents non techniques ne permet pas de se faire une idée claire des volumes à extraire et utiliser ni du calendrier des tranches de travaux (et de leur nombre).

La prise en compte des besoins exprimés pour les rechargements de Coutainville, (évaluations de 400 à 600.000 m3) qui se répartiraient sur 10, 15 ou 20 ans ( 2028…) vient encore gonfler les estimations de volumes à extraire ; sans compter les opérations d’entretien qu’on a du mal à cerner dans les dossiers présentés. De plus, on ne peut s’empêcher de penser que le transit sédimentaire local ramènera vite le sable envoyé à grands frais à Coutainville sur les lieux d’extraction… caractère “ Shadock “ des opérations d’entretien ? …

La somme de ces extractions atteint des volumes colossaux supérieurs à 800.000 m3 et plus avec les extractions d’entretien, on approche là les volumes autrefois extraits sur Portbail et générateurs de tant de soucis ultérieurs.

 

3 -  Incertitudes sur les coûts

La première tranche – rechargement sur Hauteville – est chiffrée sur la base de conditions économiques 2002 ; avec un environnement économique bien changé, il faut s’attendre d’emblée à de grandes dérives des coûts, y compris sur cette tranche initiale ; comment seront-elles financées ?

Les coûts des phases ultérieures, dont celles d’entretien sont impossibles à décrypter ; ex dans l’une des études d’impact (p.147) on mentionne des extractions d’entretien de 20.000m3/an, quels en seront les payeurs ?

 

4 - Incertitudes sur les effets secondaires indésirables

Des critères de “développement durable” sont avancés. Quels sont-ils, que signifie-ils de manière précise et concrète ?

De plus, il n’y a aucun engagement de résultat, ni d’évocation des possibles effets secondaires non maîtrisés et dont les conséquences peuvent apparaître désastreuses avec un temps de retard. On peut rappeler que la migration du dernier méandre de la Sienne, suite à la construction de la digue basse vers 1985... en est un parfait exemple et la cause de problèmes actuels.

De même, on note l’absence totale d’étude sur la réversibilité des modifications subies par l’environnement, et l’impossibilité de trouver une quelconque responsabilité.

 

5 - Incertitudes sur la réalité et les effets des mesures compensatoires

Les mesures compensatoires évoquées semblent insuffisantes et dépassées, comment envisager la “revégétalisation” d’une flèche dunaire disparue ? ..

On peut de plus difficilement comprendre que des travaux d’une telle ampleur (en volume et en durée) soient autorisés et puissent se dérouler sur des zones aussi sensibles sur le plan écologique… En outre il me semble que l’avis non défavorable de la DIREN  ne concerne que la 1ère tranche des travaux ; quid des suivantes ?

Comment seront contrôlés les effets des mesures compensatoires, et qui en sera responsable ?

Je m’oppose à voir le havre transformé en une carrière quasi permanente qui en dénaturera le caractère pour 15 ou 20 ans ?

 

6 - Incohérences de l’étude multicritères

Définissant le choix des moyens d’exécution des travaux, elle privilégie les moyens terrestres pour extraire et acheminer les sables.

Dans les documents consultés, la présentation de cette étude apparaît davantage comme la justification d’un choix pré-établi. L’estimation des coûts à partir d’engins travaux publics et transports par camions lourds semble très sous estimée ; tout comme celle des nuisances majeures qu’ils engendreront sur notre environnement – sans compter les dangers apportés sur des infrastructures routières inadaptées à leur trafic s’ils étaient amenés à rouler ailleurs que sur l’estran.

Sa logique n’est pas claire ; pas plus que l’arithmétique aboutissant aux nombres de (-) afin de différentier les deux solutions ; en recomptant, on trouve des valeurs différentes de celles indiquées. La synthèse est présentée sur fonds de couleur, choisies pour montrer et comparer les deux solutions, mais sa lecture est difficile (fonds rouges) ; de plus on peut s’étonner de voir des textes rigoureusement identiques présentés sur des couleurs différentes suivant qu’ils sont relatifs au terrestre ou au maritime, alors que ces couleurs illustrent le niveau de nuisance !

La seule certitude, c’est le caractère aussi négatif des moyens envisagés ; qu’ils soient terrestres ou maritimes.

La comparaison des consommations énergétiques et rejets de CO2 de ces deux solutions est-elle faite ? La réglementation actuellement en vigueur ne nous impose pas encore de tenir compte de ces critères pour choisir les moyens d’exécution ; mais pourrons-nous conserver les mêmes options pour les tranches ultérieures (à l’horizon 2020 ou 2028)  ?

 

7 - Contrevérités de certains arguments concernant les justifications

On peut lire que la plage de Hauteville est un espace naturel à usage balnéaire, c’est tout le contraire, il est entièrement artificialisé.

Reconstituer la plage dans sa configuration initiale (à la création de la station)  n’est pas une nécessité ! Et d’ailleurs pour y parvenir, ne faudrait-il pas aussi – outre l’apport de sable - également détruire la digue et les constructions qui sont derrière…ce qui est impensable et certainement pas l’objectif poursuivi par les promoteurs du projet  !!!

Hauteville, comme toutes les stations de ce type, souffre de la même maladie inhérente à la présence de sa digue promenade ; une digue qui longe l’urbanisation imprudente d’un cordon littoral bordier ; avec ses protections longitudinales et transversales en enrochements, c’est la cause même de l’érosion accélérée de sa plage : elle n’est plus naturelle.

 

En conclusion, opposé au projet sous sa formule actuelle, je suis persuadé de la possibilité d’en atteindre une partie des objectifs – les plus prioritaires et indispensables - de manière moins ambitieuse, moins coûteuse et moins traumatisante pour notre environnement. La tâche de nos élus et décideurs est certes particulièrement difficile dans ce domaine, et une remise en cause du projet sera lourde et cause de retards face à des questions urgentes à résoudre ; néanmoins une autre approche me semble nécessaire.

 

Les plages vont-elles disparaître ?

Sur ce sujet, il me semble opportun de rappeler que les maires d’Agon-Coutainville, Hauteville, Montmartin et Regnéville, communes concernées par le projet ont reçu en Octobre 2005, un tout petit ouvrage* du Profr. R. Paskoff, Géographe spécialiste des littoraux. L’auteur, en une cinquantaine de pages accessibles à tous y faisait le point sur ces questions cruciales ; les plages, leur milieu, leurs menaces, nos responsabilités et posait la question sur les moyens d’enrayer ou ralentir leur érosion.

Les pages 32 et 33 y évoquent particulièrement le type de situation rencontrée à Hauteville.

La branche française de l’EUCC** - fondée par R. Paskoff  - avait juste après le décès de son auteur fait parvenir ce petit ouvrage aux maires d’environ 1200 communes de notre littoral confrontées à l’érosion et ses graves conséquences pour les informer et les aider dans les très difficiles décisions à prendre.

 

*   Les plages vont-elles disparaître ? R.Paskoff ; éditions Le Pommier; Paris 2005
** EUCC  ou EUCC –Union Européenne pour la Conservation des Côtes était associée pour cet envoi au Conservatoire du Littoral, au Bureau de Recherches Géologiques et Minières, à l’Office National des Forêts et à l’Association Nationale des Elus du Littoral.

 

J-P Peltier ; Montmartin sur Mer

Ingénieur électronicien (recherche appliquée, radar et stratégie en électronique de défense), puis Etudes de Géographie (DEA, doctorant géomorphologie littorale)
 
Ni géographe professionnel ; ni spécialiste en génie civil ou en géosciences, mais simple observateur attaché à son environnement, qui tente de le comprendre et de le défendre en toute indépendance.

 

 

 

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