Actualité ornithologique

Publié le par Alain Livory

Bien sûr, depuis qu'une opposition s'est organisée et structurée devant cet impensable projet qui menaçait le havre de Regnéville, la prise de conscience de l'importance du patrimoine à préserver a gagné du terrain, non seulement parmi le grand public mais aussi chez les gestionnaires et les administrateurs. Preuve en est cette étude complémentaire exigée par le préfet aux promoteurs des travaux. Mais quand bien même elle aurait lieu, son caractère réducteur en minimiserait considérablement la portée puisqu'elle ne doit s'intéresser qu'à l'impact du projet sur les deux espèces les plus prestigieuses, le gravelot à collier interrompu et la bernache cravant, alors que, sur les 41 espèces de l'annexe I de la Directive Oiseaux mentionnées sur le site, 16 le fréquentent régulièrement ! Quoi qu'il en soit, aucun bureau d'études compétent et objectif ne pourrait nier les conséquences catastrophiques sur ces deux espèces rares. Car notre étude complémentaire à nous a commencé depuis longtemps ou plutôt elle n'a jamais cessé !

Alors prenons le gravelot à collier interrompu en 2007 : non seulement plusieurs couples étaient cantonnés au printemps sur les bancs de sable menacés, mais l'un d'eux au moins y a niché comme le montre la photographie ci-dessous, prise le 25 mai.


Ponte complète de gravelot à collier interrompu, pointe d'Agon 25 mai 2007
(Photo A. Livory)

Couper ce banc, ce serait priver cette espèce partout menacée de l'un de ses sites de reproduction privilégiés.

Et la bernache à ventre pâle ? Pour cette oie dont le havre de Regnéville est le bastion hivernal en Europe continentale, l'impact serait dramatique sans aucune ambiguïté. En effet les bancs de sable destinés à être enlevés à l'embouchure accueillent de vastes populations d'algues vertes, des entéromorphes. Or, pendant plusieurs mois, les bernaches venues du grand nord canadien, un millier environ, se nourrissent principalement sur ces algues qui croissent à la sortie du havre. Ce n'est qu'au cours de l'hiver qu'elles exploitent parallèlement les herbes des prés salés (puccinellie), avec beaucoup plus de difficulté car elles sont souvent dérangées par les promeneurs et autres utilisateurs du site. Là encore, l'élimination de ces bancs de sable priverait les « hrota » de leur principale source de nourriture. C'est une évidence qu'aucun naturaliste ne pourrait contredire sans être suspecté de mauvaise foi.

Ci-dessus, bancs d'entéromorphes
Ci-dessous, bernaches à ventre pâle se nourrissant
(Photos A. Livory)

Si maintenant l'on considère les autres principales espèces de la Directive sur lesquelles aucun complément d'enquête n'est demandé, on peut constater que leur présence n'est pas accidentelle. A la fin de l'été 2007, les trois sternes (caugek, naine, pierregarin) étaient au rendez-vous, pêchant activement les petits poissons qui sont encore nombreux à la sortie du havre. Les poissons de toute taille, ce sont eux aussi que recherchaient le martin-pêcheur, fidèle au poste le 8 septembre au bout du banc, l'extraordinaire balbuzard, rapace migrateur présent les 7 et 8 septembre ou le plongeon catmarin aperçu en automne. Piscivores également ces deux phoques veaux-marins (annexe II de la Directive Habitats) qui sont rentrés dans le havre respectivement à 15h et à 15h34 le 22 novembre. Et la présence du pinnipède n'est pas accidentelle : le 26 décembre encore, un promeneur l'observe, cette fois sortant du havre à marée descendante. Comment nier que l'enlèvement de sable ne nuirait pas aux populations de poissons, et donc à leurs prédateurs, quand on sait que cet endroit est une véritable nursery !


Mais continuons la liste. Mouette mélanocéphale ? Présente en automne 2007, et par dizaines. Aigrette garzette, barge rousse ? Omniprésentes. Grande aigrette ? Observée à la mi-octobre. Le 6 octobre « au bout du banc », des promeneurs dérangent, sans même le voir s'envoler, un brachyote (hibou des marais) qui disparaît en plein ciel d'un vol souple et silencieux. Quant aux faucons de la Directive, l'émerillon et le pèlerin, ils sont bien là, à l'unité, presque à chaque visite !

Alouette hausse-col
Pointe d'Agon, 15-XI-2007
(photo B. Lecaplain)


Mais comme nous avons déjà eu l'occasion de l'écrire, bien d'autres espèces rares sont observées à l'occasion. La rencontre, dans la même semaine, de trois oiseaux affectionnant les bancs de sable caillouteux tels qu'on en trouve à la pointe d'Agon, est véritablement significative du potentiel de ces milieux, ceux-là même que certains responsables envisagent, sans états d'âme, de rayer de la carte. Le 12 novembre, c'est un bruant lapon, le 15 novembre une alouette hausse-col puis 2 le 4 décembre, et un oedicnème criard le 16 novembre (directive Oiseaux) !
Il faut savoir que sur les côtes françaises, seules une ou deux centaines de bruants lapons et d'alouettes hausse-col hivernent et la visite exceptionnelle de l'oedicnème (deuxième donnée pour le site) montre bien l'immense intérêt de ces espaces subdésertiques.

Cette actualité ornithologique est volontairement limitée aux espèces de l'annexe I de la Directive Oiseaux, dont l'objectif est, rappelons-le, « d'assurer leur survie et leur reproduction dans leur aire de distribution ». Effectuer les travaux prévus, ce serait au contraire mettre en grand péril le maintien de ces espèces sur le site, ce serait aussi une véritable provocation à l'égard des engagements internationaux de la France et des récents propos des responsables de l'Etat sur la protection de la biodiversité.

Alain LIVORY

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