Lettre de Manche-Nature à l'E.P.

Publié le par Scolan

Enquête publique pour le projet relatif à l’élargissement
et au déplacement du chenal de la passe d’entrée
du havre de Regnéville et à la protection du littoral
d’Hauteville-sur-Mer par le rechargement de la plage
et la mise en place d’épis

 

Monsieur,

 

C’est avec stupeur que nous avons pris connaissance des documents relatifs à l’enquête publique de ce projet dans le havre de Regnéville.Alertés par les scientifiques sur la diminution catastrophique de la biodiversité due aux activités humaines durant les dernières décennies et poussés par des citoyens de mieux en mieux informés, les politiques ont réussi à mettre en place, tant au niveau local qu’international, des mesures de protection pour inventorier puis sauvegarder les milieux naturels les plus fragiles et les plus riches. Ainsi le littoral sableux de nos côtes, avec les différents havres et espaces dunaires encore à l’état naturel, a été reconnu particulièrement intéressant sur le plan écologique et depuis peu désigné comme site d’importance communautaire au titre de la directive européenne, dite « Directive Habitats ». Dans cet ensemble, le havre de Regnéville représente une part très importante tant par sa  superficie, le plus important du Cotentin, que par la diversité des milieux expliquant son extraordinaire richesse biologique et sa qualité paysagère indéniable.A ce titre, le havre de Regnéville et les zones naturelles qui le bordent font l’objet de tout un ensemble de protections :

Zone Naturelle d’Intérêt Ecologique, Faunistique et Floristique (ZNIEFF)          
L’ensemble du DPM (Domaine public maritime) du havre a été reconnu par l’inventaire national comme ZNIEFF de type I pour son intérêt biologique remarquable ainsi que ZNIEFF de type II, avec les pointes d’Agon et de Montmartin, en tant que grand ensemble naturel représentant des écosystèmes riches et peu modifiés par l’homme.

 

Zone Importante pour la Conservation des Oiseaux (ZICO)  
La quasi-totalité des zones ZNIEFF de type I et II a été reconnue ZICO au titre de la Directive oiseaux (directive européenne n°79/409 du 2 avril 1979)Zone de Protection Spéciale (ZPS)           
Cette ZICO a été désignée ZPS par le Ministère de l’écologie et du développement durable le 5 janvier 2006. A ce titre, La directive du 2 avril 1979 dite directive “Oiseaux” prévoit la protection des habitats nécessaires à la reproduction et à la survie d’espèces d’oiseaux considérées comme rares ou menacées à l’échelle de l’Europe.Les ZPS s’appliquent sur l’aire de distribution des oiseaux sauvages sur le territoire européen des pays membres de l’Union européenne d’après la directive du Conseil de l’Union européenne, concernant la conservation des oiseaux sauvages. Natura 2000    
L’ensemble du site du havre de Regnéville fait partie intégrante du réseau Natura 2000 qui est un réseau écologique européen cohérent formé par les Zones de Protection Spéciales (ZPS) et les Zones Spéciales de Conservation (ZSC). Deux directives européennes “Directive Oiseaux” et “Directive Habitats” régissent ce réseau.Dans ces zones l’Etat a pris un engagement de protection vis-à-vis de l’Union européenne et doit mettre en place les mesures nécessaires en droit national. Toute décision administrative qui irait à l’encontre des objectifs de protection de ces zones, tels qu’ils sont définis par la directive européenne, serait contraire aux engagements internationaux de la France. Les états membres doivent prendre les mesures nécessaires pour écarter toute pollution, détérioration de l’habitat ainsi que les perturbations touchant les oiseaux.Site inscrit
Il est établi dans chaque département une liste des monuments naturels et des sites dont la conservation ou la préservation présente au point de vue artistique, historique, scientifique, légendaire ou pittoresque, un intérêt général. L’ensemble des abords du havre est en site inscrit (arrêté du 24/08/73).Site Classé 
Ceci concerne également la loi du 2 mai 1930 comme les sites inscrits.           
Le DPM du havre de Regnéville ainsi que les pointes d’Agon et de Montmartin sont site classé (Décret du 01/02/89). A ce titre, ils ne peuvent être détruits ni modifiés dans leur état ou leur aspect sauf autorisation spéciale du Ministre donnée après avis de la Commission Départementale des Sites (CDS) et chaque fois que le Ministre le juge utile, de la Commission Supérieure des Sites.La pointe d’Agon, quant à elle, est en zone IIND du Plan Local d’Urbanisme, zone de préemption du Conseil général de la Manche au titre des Espaces Naturels Sensibles (ENS) et, jusqu’à son extrémité sud, propriété du Conservatoire du Littoral.De même, l’ensemble du havre de Regnéville est régi par la Loi Littoral.          
“Elle s’inscrit parfaitement dans la logique de l’ensemble des textes intervenus, tant au niveau national qu’international, dont l’objet est de promouvoir un développement à la fois équilibré et respectueux de l’environnement ; elle constitue un instrument de mise en oeuvre de la stratégie nationale de la biodiversité ; elle favorise l’application des conventions internationales sur l’environnement et la biodiversité (Convention de Ramsar ; Convention de Berne ; Convention européenne du paysage ; Directive cadre sur l’eau ; Directives Habitats et Oiseaux ; Recommandation du Parlement européen et du Conseil relative à la mise en oeuvre d’une stratégie de gestion intégrée des zones côtières européennes). Elle accroît la protection juridique vis-à-vis de ces textes. Elle fait enfin écho à une demande sociale d’un développement et d’un tourisme durables plus soucieux de la préservation des milieux naturels.” (Circulaire du Ministère de l’Ecologie, 20 juillet 2006, à l’attention des préfets)

 

Toutes les protections possibles ont été mises en œuvre pour sauvegarder cet écosystème exceptionnel d’une valeur paysagère rare, qui joue aussi un rôle écologique important comme producteur primaire dans la chaîne alimentaire et zone de frai pour de nombreuses espèces marines.  L’inquiétude face à la disparition de la plage devant Hauteville-sur-Mer ne doit pas nous faire oublier que nous sommes devant un phénomène naturel : nos côtes sableuses sont mobiles et elles évoluent sous l’action combinée des courants, des marées très importantes et du vent. Vouloir figer ce phénomène est irréalisable d’autant plus que devant les perspectives de remontée du niveau des mers lié au réchauffement climatique nous devons nous faire à l’idée que cette évolution « naturelle » va s’amplifier  et remettre en cause bon nombre des aménagements déjà en place sur nos côtes.D’autre part, on voit nettement en comparant les cartes IGN que l’épi construit il y a quelques années à l’entrée du havre, côté Montmartin a provoqué l’effet inverse de ce qui était visé en modifiant le cours de la Sienne provoquant ainsi la disparition d’une grande partie de la pointe de Montmartin.Si l’association Manche-Nature a choisi de publier deux dossiers scientifiques en 2000 et 2002 faisant un bilan des connaissances  floristiques et faunistiques du havre de Regnéville c’est pour faire connaître à nos concitoyens, entre autres nos décideurs et élus, la grande richesse biologique du site. Il est désolant qu’il ne soit fait aucune référence à ces deux dossiers dans l’étude d’impact.Le banc de sable à l’extrémité sud de la pointe d’Agon ne doit surtout pas être considéré comme un simple dépôt de sédiments inertes. C’est un écosystème à part entière en pleine formation. Déjà, depuis l’étude d’impact, une bonne partie est colonisée par une végétation très caractéristique, la vie s’y est installée sous la forme de micro-organismes et d’arthropodes bien particuliers qui ne vivent que dans ces milieux pionniers. Ces mêmes milieux sont en voie de raréfaction le long du littoral à cause de l’anthropisation grandissante et de l’érosion. Cette zone particulière, outre son grand intérêt pour la diversité biologique, a aussi un rôle pédagogique important pour montrer la naissance d’un écosystème et son évolution vers la complexité.Il est grand temps d’avoir une vision à plus long terme et une réflexion globale de notre impact sur le milieu naturel. Ce n’est pas parce que techniquement et financièrement (avec l’argent du contribuable) c’est possible que nous devons essayer à tout prix de contrarier l’évolution naturelle du littoral. Nous ne pouvons plus continuer à agir comme il y a 40 ou 50 ans ! La prise de conscience de la nécessité de réduire au maximum notre impact sur la planète doit se traduire dans les faits au niveau local.

 

Pensons à l’avenir, préservons ces écosystèmes remarquables pour les confier à nos enfants. En espérant que vous donnerez un avis défavorable à ce projet veuillez agréer, Monsieur le commissaire enquêteur, l’expression de nos sentiments distingués.

 

Association Manche-Nature, pour le président Yves Grall, Philippe Scolan

 

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